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Société La Rédac de Snacky 19 min de lecture

Les différents types de féminisme : ce que défend chaque courant, et ce qui les oppose

Libéral, radical, matérialiste, intersectionnel… Ce que défend chaque courant et les cinq sujets qui les divisent.

Les différents types de féminisme : ce que défend chaque courant, et ce qui les oppose

Le 13 avril 2016, la France se met à sanctionner les clients de la prostitution. Des féministes saluent une victoire, d’autres dénoncent un texte qui dégrade la vie de celles qu’il veut protéger. Les deux camps se réclament du même mot. Les différents types de féminisme partagent un but, l’égalité entre les femmes et les hommes, et presque rien d’autre : ni la cause du problème, ni la méthode, ni même la définition du mot « femme ». Voici qui pense quoi, et sur quels sujets le mouvement se coupe en deux.

Quels sont les différents types de féminisme ?

On distingue une dizaine de courants du féminisme. Trois familles historiques, libérale, marxiste et radicale, ont donné naissance aux féminismes matérialiste et différentialiste. Se sont ajoutés les féminismes intersectionnel, décolonial et queer, l’écoféminisme et le féminisme pro-sexe. Tous visent l’égalité entre les sexes. Ils se séparent sur deux points : d’où vient l’inégalité, et comment en sortir.

Ces deux questions, la cause et la stratégie, servent de grille à la chercheuse québécoise Louise Toupin dans sa synthèse des courants de pensée féministe, parue en 1998.

CourantD’où vient l’inégalitéComment en sortirUn nom, un repère daté
Libéral (universaliste en France)Des lois injustes, des préjugés, une éducation différenteRéformer : mêmes droits, école non sexisteOlympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791
Marxiste et socialisteLe capitalisme et la propriété privéeTravail salarié, lutte avec le mouvement ouvrierFriedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884
RadicalLe patriarcat, pouvoir des hommes en tant que groupeLutte autonome des femmes, contrôle de leur propre corpsShulamith Firestone, La Dialectique du sexe, 1970
MatérialisteLe travail domestique gratuit, exploité par les hommesAbolir les « classes de sexe »Christine Delphy, « L’ennemi principal », 1970
DifférentialisteUne société qui étouffe le fémininAffirmer et revaloriser la différence féminineLuce Irigaray, Speculum de l’autre femme, 1974
Intersectionnel (Black feminism)Le sexisme croisé avec le racisme et la classe socialePartir des femmes situées au croisement des discriminationsKimberlé Crenshaw, article de 1989
DécolonialUn patriarcat lié au capitalisme et à l’héritage colonialUn féminisme antiraciste et anticapitalisteFrançoise Vergès, Un féminisme décolonial, 2019
QueerLes normes de genre, l’hétérosexualité érigée en normeBrouiller les catégories « homme » et « femme »Judith Butler, Trouble dans le genre, 1990
ÉcoféminismeUne même domination sur les femmes et sur la natureLier lutte féministe et lutte écologisteFrançoise d’Eaubonne, Le Féminisme ou la mort, 1974
Pro-sexeUne morale sexuelle qui prive les femmes de leur sexualitéSe réapproprier la sexualité, donner des droits aux travailleuses du sexeGayle Rubin ; conférence de Barnard, 1982

Libéral, marxiste, radical : les trois familles d’origine

Presque tous les courants féministes descendent de trois traditions : libérale, marxiste et radicale. Le découpage vient des militantes elles-mêmes. En 1970, l’Américaine Shulamith Firestone distinguait déjà ces trois camps dans La Dialectique du sexe, et Louise Toupin les décrit comme le tronc commun de la pensée féministe. Chaque famille répond à sa façon à une même question : qui est l’adversaire ?

Le féminisme libéral : changer les lois

Le féminisme libéral, dit aussi égalitaire ou réformiste, est le plus ancien. Il prend au mot la Révolution française : si les droits sont universels, ils valent pour les femmes. En 1791, Olympe de Gouges rédige la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Un an plus tard, la Britannique Mary Wollstonecraft défend l’instruction des filles dans sa Défense des droits de la femme.

Pour ce courant, la société est réformable. L’inégalité vient de lois discriminatoires, de préjugés et d’une éducation qui n’est pas la même pour les filles et les garçons. La réponse passe par l’école, la pression sur les gouvernements et la loi : droit de vote, accès aux études, égalité des salaires. Aux États-Unis, la National Organization for Women, fondée par Betty Friedan en 1966, en est l’organisation type.

En France, on parle plutôt de féminisme universaliste, surtout pour l’opposer au féminisme intersectionnel : l’égalité s’y défend de la même façon pour toutes les femmes, sans distinguer selon l’origine ou la religion. L’objection des autres courants tient en une phrase. L’égalité inscrite dans la loi ne produit pas l’égalité dans les faits.

Le féminisme marxiste et socialiste : le capitalisme d’abord

Le féminisme marxiste déplace le problème de la loi vers l’économie. Sa référence est Friedrich Engels, qui fait remonter l’oppression des femmes à l’apparition de la propriété privée (L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884) : pour transmettre un héritage, il fallait être sûr de sa descendance, donc contrôler les épouses. L’adversaire est le capitalisme. La sortie passe par le travail salarié et par la lutte aux côtés du mouvement ouvrier. Le patriarcat, c’est-à-dire le pouvoir des hommes dans la famille et dans la société, n’est ici qu’un effet du système, appelé à disparaître avec lui.

Les féministes socialistes corrigent ce schéma à partir des années 1970 : elles tiennent le patriarcat et le capitalisme pour deux systèmes distincts, qui se combinent. De cette famille vient une idée restée dans le débat public, celle du travail domestique gratuit. En 1972, l’Italienne Mariarosa Dalla Costa et l’Anglo-Américaine Selma James réclament un salaire pour le travail ménager, au motif que la maison est le premier lieu de travail des femmes.

Le féminisme radical : le patriarcat à la racine

« Radical » ne veut pas dire extrémiste : le mot renvoie à la racine. Né à la fin des années 1960, le féminisme radical rejette les deux explications précédentes. L’adversaire n’est ni une loi injuste ni le capitalisme, mais le patriarcat, un système dans lequel les hommes, en tant que groupe, dominent les femmes. Ses initiatrices américaines s’appellent Kate Millett, Shulamith Firestone et Ti-Grace Atkinson.

Ce pouvoir s’exerce d’abord, selon elles, sur le corps : maternité, sexualité, violences. D’où des méthodes neuves pour l’époque, comme les groupes réservés aux femmes, les centres de santé, les maisons d’hébergement pour les victimes de violences et les campagnes contre la pornographie. En France, l’étiquette sert peu, parce que le courant y a surtout pris la forme du féminisme matérialiste.

Les listes en « quatre types de féminisme » qui circulent ajoutent le plus souvent le féminisme intersectionnel à ces trois familles.

Existe-t-il une nature féminine ? Essentialistes contre anti-essentialistes

Essentialiser les femmes, c’est leur attribuer une nature commune : des qualités, une sensibilité ou un rôle qui viendraient du corps et de la naissance, et non de l’éducation ou de la société. Sur ce point, les courants féministes se rangent en deux camps. Les uns veulent faire reconnaître et revaloriser une différence féminine. Les autres y voient une fiction qui sert à justifier la hiérarchie entre les sexes.

Le camp anti-essentialiste a sa phrase de ralliement, celle de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » Ce que l’on appelle féminité serait un apprentissage, pas un destin biologique.

En France, la dispute éclate au sein du Mouvement de libération des femmes (MLF), apparu publiquement le 26 août 1970, quand une dizaine de militantes déposent sous l’Arc de triomphe une gerbe à la femme du soldat inconnu. Le mouvement se divise vite.

D’un côté, le groupe Psychanalyse et politique, mené par Antoinette Fouque. Nourri de psychanalyse, il pose qu’il existe deux sexes et que le féminin, étouffé dans une société où le masculin sert de norme, doit être célébré et développé. Les autrices Luce Irigaray (Speculum de l’autre femme, 1974), Hélène Cixous et Julia Kristeva sont associées à ce féminisme différentialiste. Le groupe a d’ailleurs rapidement rejeté le mot « féminisme » lui-même.

De l’autre, les féministes matérialistes. Leur texte de départ, « L’ennemi principal », paraît en 1970 dans la revue Partisans sous la signature de Christine Dupont, pseudonyme de la sociologue Christine Delphy. Sa thèse : les femmes forment une classe exploitée par la classe des hommes, et cette exploitation a un contenu précis, le travail domestique fourni gratuitement dans la famille. Pour les matérialistes, la « différence des sexes » n’est rien d’autre qu’une hiérarchie, inventée pour justifier la subordination des femmes. La revue Questions féministes, lancée en 1977, réunit les autres signatures du courant : Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Monique Wittig.

CampCe qu’il affirmeCourants concernés
Essentialiste (ou différentialiste)Il existe une différence féminine, liée au corps, qu’il faut revaloriserFéminisme différentialiste, tendance spirituelle de l’écoféminisme, cultural feminism américain
Anti-essentialiste (ou constructiviste)« Femme » et « homme » sont des catégories fabriquées par la sociétéFéminismes libéral et universaliste, matérialiste, queer
Critique des deuxParler « des femmes » en bloc efface déjà les écarts entre ellesBlack feminism, féminismes intersectionnel et décolonial

Deux précisions. « Essentialiste » est presque toujours un reproche lancé par le camp d’en face, rarement une étiquette revendiquée : cultural feminism, aux États-Unis, est le nom donné à ce courant par ses adversaires. Et le reproche existe dans l’autre sens, puisque les différentialistes accusent l’universalisme d’aligner les femmes sur un modèle masculin présenté comme neutre.

Entre les deux pôles, Louise Toupin décrit un dégradé plutôt qu’une frontière. Plus un courant juge la différence féminine sociale, plus il se rapproche du matérialisme. Plus il la juge biologique, plus il s’en éloigne.

Les courants qui ont déplacé la question

À partir des années 1970, plusieurs courants contestent l’idée que les femmes forment un groupe homogène, aux intérêts identiques. Black feminism, féminisme décolonial, féminisme queer et écoféminisme ajoutent chacun une domination que les trois familles d’origine laissaient de côté : le racisme, l’héritage colonial, l’hétérosexualité érigée en norme, la destruction de la nature.

Black feminism et féminisme intersectionnel

Dans les années 1970, des militantes afro-américaines font remarquer que le féminisme qu’on leur propose a été pensé pour d’autres. En 1981, bell hooks (elle écrit son nom sans majuscules) publie Ne suis-je pas une femme ? et pose le problème ainsi : quand on parle des Noirs, on pense aux hommes, et quand on parle des femmes, on pense aux Blanches. C’est le Black feminism, ou afroféminisme.

Le mot intersectionnalité vient ensuite. La juriste Kimberlé Crenshaw le forge en 1989 dans la revue de droit de l’université de Chicago, à partir de trois procès intentés par des salariées noires, dont l’un contre General Motors : les tribunaux leur ont refusé d’invoquer à la fois le racisme et le sexisme. L’idée ne se résume pas à une addition de discriminations. Une femme noire subit une discrimination particulière, que ni la lutte antiraciste ni la lutte féministe ne prennent seules en charge. Le raisonnement a ensuite été étendu au handicap, à l’orientation sexuelle ou à la classe sociale.

Féminisme décolonial

Le féminisme décolonial prolonge cette critique dans le contexte français. La politologue Françoise Vergès lui donne son manifeste en 2019 (Un féminisme décolonial, La Fabrique). Elle part du travail sous-payé qu’accomplissent chaque jour des femmes en majorité racisées, c’est-à-dire exposées au racisme, et défend un féminisme à la fois antiraciste et anticapitaliste. Sa cible porte un nom, le « féminisme civilisationnel », accusé de servir une vision occidentale de l’émancipation. Les féministes universalistes lui retournent le reproche de relativisme culturel.

Féminisme queer

Le féminisme queer s’en prend aux catégories elles-mêmes. Son livre de référence, Trouble dans le genre de la philosophe américaine Judith Butler, paraît en 1990. Sa thèse : le genre n’est pas une identité que l’on possède mais une performance, une série de gestes et de codes répétés jusqu’à paraître naturels. Ce qui se répète peut se dérégler, d’où l’intérêt du courant pour tout ce qui brouille la frontière entre masculin et féminin. En France, Sam Bourcier, Paul B. Preciado et Virginie Despentes y sont associés. Les matérialistes partagent son refus de la nature féminine, mais lui reprochent de surestimer la marge de manœuvre d’un individu face à des rapports de pouvoir collectifs.

Écoféminisme

Le mot écoféminisme est français : l’écrivaine Françoise d’Eaubonne le lance en 1974 dans Le Féminisme ou la mort. Le courant relie deux dominations, celle des hommes sur les femmes et celle des sociétés industrielles sur la nature. Il grandit dans les années 1980, au rythme des catastrophes de Three Mile Island, Seveso et Bhopal. Il n’a rien d’homogène. Une tendance spirituelle associe la nature au corps des femmes et parle de « principe féminin ». Une tendance politique, proche des partis verts et de militantes du Sud comme l’Indienne Vandana Shiva, s’attache à la défense des ressources naturelles dont dépend la subsistance des femmes les plus pauvres.

Et le féminisme pop ?

En août 2014, aux MTV Video Music Awards, Beyoncé chante devant un écran où s’affiche en lettres géantes le mot FEMINIST. Sa chanson Flawless (2013) intègre un extrait de « We Should All Be Feminists », une conférence de la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Le mot, que beaucoup de stars refusaient jusque-là, devient un argument de scène.

Le féminisme pop n’est pourtant pas un courant au sens des précédents : il n’a ni texte théorique ni analyse propre de l’inégalité. C’est un canal de diffusion, et il divise. Ses défenseuses lui reconnaissent d’avoir installé le mot dans la culture de masse. Ses critiques y voient un féminisme soluble dans le commerce : bell hooks a qualifié Beyoncé d’antiféministe lors d’un débat à la New School de New York, en mai 2014, et Adichie a déclaré depuis que le féminisme de la chanteuse n’était pas le sien. En France, la journaliste Léa Lejeune a donné un nom à la récupération commerciale de la cause : le « féminisme washing » (Seuil, 2021).

Qu’est-ce qui oppose les courants du féminisme ?

Les courants du féminisme s’opposent sur cinq questions : l’existence d’une nature féminine, la stratégie (réformer ou renverser), la prostitution et la pornographie, le voile, et la place des femmes trans. La ligne de partage ne passe pas au même endroit d’un sujet à l’autre, si bien que deux féministes d’accord sur le premier peuvent se retrouver adversaires sur le suivant.

SujetUne positionL’autre position
Nature féminineElle existe et doit être revalorisée (différentialisme, une partie de l’écoféminisme)C’est une construction sociale (matérialisme, queer, universalisme)
StratégieRéformer les lois et les mentalités (libéral)Renverser un système : le patriarcat (radical, matérialiste) ou le capitalisme (marxiste)
Prostitution et pornographieLes faire disparaître, ce sont des violences (abolitionnistes, souvent radicales)Reconnaître le travail du sexe et protéger celles qui l’exercent (pro-sexe)
VoileL’interdire à l’école au nom de l’émancipation et de la laïcité (universalistes)Refuser une loi qui écarte des élèves musulmanes (intersectionnelles, décoloniales)
Place des femmes transLes femmes trans sont des femmes, leur combat est féministe (position majoritaire, transféminisme)Le féminisme défend les femmes définies par le sexe de naissance (une partie des radicales, dites « critiques du genre »)

Réformer ou renverser

Le désaccord le plus ancien porte sur la méthode. Le féminisme libéral veut corriger la société de l’intérieur, par la loi et l’éducation. Les féminismes radical, matérialiste et marxiste jugent que des réformes ne suffisent pas, puisque l’inégalité tient à un système : le patriarcat pour les uns, le capitalisme pour les autres. Les deux lignes se sont pourtant nourries l’une de l’autre. La notion de discrimination systémique, qui a inspiré des programmes d’équité salariale, vient des analyses radicales et marxistes avant d’être reprise par les réformistes.

Prostitution et pornographie

La fracture s’ouvre aux États-Unis le 24 avril 1982, lors d’une conférence sur la sexualité au Barnard College de New York, perturbée par des militantes du groupe Women Against Pornography. Deux camps se fixent. Les abolitionnistes, souvent issues du féminisme radical (Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon), tiennent la pornographie et la prostitution pour des violences faites aux femmes et visent leur disparition. Les féministes pro-sexe (Gayle Rubin aux États-Unis, Virginie Despentes en France) défendent une réappropriation de la sexualité par les femmes, parlent de travail du sexe et demandent des droits pour celles qui l’exercent. Ce camp a aussi ses cinéastes : depuis les années 1980, des réalisatrices de porno féministe tournent des films pensés du point de vue des femmes.

En France, la loi a suivi les premières. Le texte du 13 avril 2016 supprime le délit de racolage et sanctionne l’acheteur : l’amende de 1 500 € encourue par le client est portée à 3 750 € en cas de récidive, selon le ministère chargé de l’Égalité (page mise à jour en décembre 2025), qui y voit l’officialisation de la position abolitionniste de la France. Le débat n’est pas clos. Une enquête de Médecins du monde publiée en 2018 concluait à une dégradation des conditions d’exercice des personnes concernées, et le Conseil constitutionnel, saisi par des travailleuses du sexe et des associations, a jugé la loi conforme à la Constitution le 1er février 2019.

Le voile

La loi du 15 mars 2004, qui interdit à l’école publique les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, a divisé les féministes françaises, et le désaccord persiste. Les universalistes y voient une protection : la philosophe Élisabeth Badinter tient le foulard pour un signe d’oppression des femmes. Les féministes intersectionnelles et décoloniales dénoncent une loi qui écarte des élèves musulmanes au nom de leur émancipation. Les camps ne recoupent pas toujours les courants. Christine Delphy, figure du féminisme matérialiste, s’est opposée à la loi en soutenant que chaque femme est juge du chemin de sa propre émancipation.

La place des femmes trans

C’est le désaccord le plus récent, et celui où les mots blessent le plus vite. Une femme trans est une femme à qui l’on a attribué le sexe masculin à la naissance. Pour la majorité des organisations féministes, et pour les courants queer et intersectionnel en particulier, les femmes trans sont des femmes : elles subissent le sexisme, auquel s’ajoute la transphobie, et leur combat fait partie du féminisme. Un courant s’est construit sur cette base, le transféminisme.

Une partie des féministes radicales défend une autre définition : le féminisme aurait pour sujet les femmes au sens du sexe de naissance, et certains espaces devraient leur rester réservés. Leurs contradictrices les désignent par l’acronyme TERF (trans-exclusionary radical feminist, féministe radicale excluant les personnes trans), attribué à la blogueuse Viv Smythe en 2008. Les intéressées jugent le terme insultant et se disent « critiques du genre ».

Le désaccord tient à une définition : le féminisme défend-il les femmes en tant que groupe défini par le sexe, ou toutes les personnes qui vivent en femmes et subissent le sexisme à ce titre ? Il engage aussi des personnes réelles, exposées aux discriminations et aux violences.

Vagues ou courants, quelle différence ?

Une vague désigne une période de mobilisation, un courant une école de pensée : les premières se suivent, les seconds coexistent. La première vague, au tournant du XXe siècle, réclame l’égalité des droits civiques : vote, éducation, propriété. La deuxième, dans les années 1960 et 1970, porte sur la contraception et l’avortement, et sur la dénonciation du patriarcat. La troisième, dans les années 1990, voit le mouvement éclater en afroféminisme et en féminisme queer. Certaines autrices, comme la militante et théoricienne Aurore Kœchlin, parlent d’une quatrième vague depuis #MeToo, à l’automne 2017, centrée sur les violences sexistes et sexuelles.

D’où les deux réponses que l’on trouve à la même question, trois vagues ou quatre, et le découpage lui-même reste discuté. Les courants, eux, traversent ces périodes. Le féminisme libéral précède la première vague et n’a jamais disparu, le féminisme radical naît avec la deuxième, l’intersectionnalité reçoit son nom entre la deuxième et la troisième.