Réalisatrices de porno féministe : six femmes qui ont changé la façon de tourner du X
Erika Lust, Olympe de Gê, Paulita Pappel et trois autres : ce qu’elles filment autrement et où voir leurs films.

Photo : Lukas Papierak
En 2004, une Suédoise installée à Barcelone tourne The Good Girl : le cliché du livreur de pizza, raconté cette fois du point de vue de la femme. Le porno grand public laisse peu de place à ce regard : sur les 50 vidéos les plus vues de Pornhub, 18,3 % des femmes sont montrées atteignant l’orgasme, contre 78 % des hommes. Chacune des six femmes présentées ici exerce le métier de réalisatrice à contre-courant de ce modèle.
Erika Lust
Suède, Barcelone · depuis 2004 · Lust Films

Le porno féministe n’est pas né avec Erika Lust. Dès les années 1980, l’ancienne actrice américaine Candida Royalle crée sa propre société de production pour reprendre la main sur la représentation des corps féminins. La pornographie divise alors déjà les différents courants du féminisme, entre celles qui veulent la voir disparaître et celles qui veulent se la réapproprier. Le genre reste pourtant une niche, cantonnée aux cercles féministes et queer. La réalisatrice et productrice suédoise est celle qui l’a fait connaître du grand public.
En 2004, elle fonde Lust Films à Barcelone et met en ligne gratuitement un premier court, The Good Girl, qui dépasse deux millions de téléchargements en quelques mois. Trois ans plus tard, son premier long métrage, Five Hot Stories for Her, est primé dans des festivals à Barcelone, Berlin, New York et Toronto.
Erika Lust publie le livre Good Porn en 2009 et défend sur la scène de TEDxVienna l’idée que « le sexe peut rester sale, mais les valeurs doivent être propres ». Son parcours est raconté dans le premier épisode de la série documentaire Netflix Hot Girls Wanted: Turned On, et la BBC la classe en 2019 parmi ses 100 femmes influentes de l’année.
Là où le gonzo, ce porno tourné caméra au poing par les acteurs eux-mêmes, envahit les sites gratuits, les films d’Erika empruntent au cinéma indépendant : lumières travaillées et plans de coupe contemplatifs. En les rendant payants face au porno gratuit, Erika Lust veut aussi que le public s’intéresse à la façon dont ils ont été tournés. En vingt ans, elle a signé 300 films.
Erika ouvre aussi la porte à d’autres réalisatrices. Les premiers courts métrages d’Olympe de Gê, présentée juste après, sont produits par Lust Films, et la réalisatrice lance en 2017 un appel pour produire de nouvelles pornographes.
Côté coulisses, les acteurs du X grand public doivent souvent brader leurs tarifs. Lust Films dit au contraire bien les payer, publie making of et interviews, et leur explique à l’avance ce qu’ils feront sexuellement. Sur ses plateaux, un performeur peut arrêter une scène dès qu’il ne se sent plus à l’aise.
Olympe de Gê
France · depuis 2016 · Olympe de G. Production

Olympe de Gê tire son pseudonyme d’Olympe de Gouges, l’autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Cette ancienne conceptrice-rédactrice dans la publicité tourne en 2016 et 2017 plusieurs courts métrages produits par Erika Lust. Dans le premier, The Bitchhiker (2016), une motarde embarque un auto-stoppeur, et c’est elle qui pénètre son partenaire.
Son premier long métrage, Une dernière fois, diffusé sur Canal+ en 2020 avec Brigitte Lahaie, suit une femme de 69 ans qui prépare sa dernière expérience sexuelle. Olympe de Gê y refuse le scénario centré sur le pénis : le plaisir féminin passe parfois par la pénétration, parfois non, avec ou sans orgasme, et le film prend le contre-pied des stéréotypes de genre et de race fréquents dans le X.
Paulita Pappel
Espagne, Berlin · depuis 2015 · Lustery, HardWerk

Paulita Pappel, réalisatrice et productrice née à Madrid et installée à Berlin, exerce aussi comme coordinatrice d’intimité, la professionnelle qui encadre les scènes de sexe sur un tournage, y compris pour des productions Netflix. Elle programme également le Pornfilmfestival Berlin.
En 2016, elle cofonde Lustery pour montrer une sexualité éloignée des idéaux de corps et de valeurs dictés par la société, a-t-elle expliqué au magazine allemand Vakuum (2024). De vrais couples y filment eux-mêmes leur vie sexuelle, dans des films de style documentaire. La plateforme porno-feministe.fr place d’ailleurs Lustery en tête de sa sélection de sites.
Avec HardWerk, son studio de hardcore, elle s’empare du gang bang, qu’elle décrit comme le tabou ultime en matière de sexe, souvent associé à l’humiliation et aux fantasmes de pouvoir. Son parti pris : partir de personnes qui ont réellement ce fantasme, et faire du consentement et de l’entente entre partenaires la condition de chaque scène. Elle dit avoir dû interroger ses propres préjugés avant de s’y mettre.
Sur ses tournages, le consentement commence avant la première prise. Chaque personne sait quel type de scène est prévu, combien elle sera payée et qui sera présent, puis dit ce qu’elle veut faire et ce qu’elle refuse.
Shine Louise Houston
États-Unis, San Francisco · depuis 2005 · Pink & White Productions

Shine Louise Houston, réalisatrice américaine diplômée en cinéma du San Francisco Art Institute, a travaillé cinq ans chez Good Vibrations, une boutique de sex-toys tenue par des femmes. Elle y repère une demande que le porno grand public ne satisfait pas. En 2005, elle quitte son emploi pour fonder Pink & White Productions, un studio consacré aux sexualités queer, c’est-à-dire lesbiennes, bi, trans ou non binaires.
Son premier film, The Crash Pad, arrive dans une industrie peu habituée à montrer des personnes queer et trans. Il les filme en train de transpirer, de rire et de jouir, sans regard voyeur. Le décor, un appartement de San Francisco réservé aux personnes qui en ont la clé, devient en 2008 la CrashPadSeries, où l’on relève des corps gros, des performeurs de toutes les couleurs de peau, des personnes trans ou non binaires, dans des pratiques douces comme BDSM.
Vex Ashley
Royaume-Uni · depuis 2013 · Four Chambers

Vex Ashley, performeuse et réalisatrice britannique, lance Four Chambers en 2013, après trois ans d’école d’art et un passage par la webcam érotique. Le projet, autodidacte et collectif, croise le sexe avec la technologie ou l’histoire de l’art, et refuse d’étiqueter ses films comme ses performeurs.
Ses films prennent aussi à rebours le cliché du porno « pour femmes » fait de câlins, de lumière douce et de musique mièvre. Rien n’y est storyboardé : l’équipe fixe des lignes esthétiques, négocie à l’avance les actes précis avec les performeurs, puis les laisse mener la scène.
Le projet le plus récent, Echo Chamber, a été tourné dans une boîte tapissée de miroirs, construite par l’équipe dans la chambre d’amis de la réalisatrice (oui, chez elle), pour filmer des corps qui ne peuvent plus échapper à leur propre image.
Jennifer Lyon Bell
États-Unis, Amsterdam · depuis 2004 · Blue Artichoke Films

Jennifer Lyon Bell, réalisatrice américaine installée à Amsterdam, fonde Blue Artichoke Films en 2004. Diplômée en psychologie de Harvard, elle dit avoir été la première à consacrer au porno son mémoire de master en cinéma à l’université d’Amsterdam.
Sa démarche part d’un manque : elle ne retrouvait pas sa propre sexualité dans les films érotiques et pornographiques qu’elle voyait. D’où un objectif affiché : rendre érotique la communication entre partenaires. Skin. Like. Sun. (2009), coréalisé avec Murielle Scherre, suit un couple réel pendant un après-midi dans une maison délabrée en Belgique, avec un montage presque en temps réel, à l’opposé du montage haché. Headshot, pensé en écho à Blow Job d’Andy Warhol (1964), filme deux performeurs qui ne s’étaient jamais rencontrés, et montre aussi leur rencontre.
Second Date (2017) utilise la réalité virtuelle à contre-emploi. Là où le champ à 360 degrés pourrait servir à montrer plusieurs pratiques à la fois, un homme et une femme s’y donnent un orgasme sans pénétration et sans se déshabiller. La veille du tournage, Jennifer Lyon Bell les avait envoyés à un premier rendez-vous improvisé, avec une seule consigne : ne pas se toucher, pas même s’embrasser.
Qu’est-ce que ces réalisatrices changent sur un tournage ?
Elles changent d’abord le point de vue : le désir des femmes passe au centre des scènes, qui ne s’arrêtent plus forcément sur l’orgasme masculin. Mais aussi la façon dont le film est fabriqué : cachets, consentement, conditions de plateau.
Deux des six réalisatrices refusent pourtant les étiquettes « féministe » et « porno éthique ». Paulita Pappel ne qualifie plus ses films de féministes : selon elle, le mot a trop servi à diaboliser le reste du porno, comme s’il existait un porno sexiste « mauvais » et un porno féministe « bon », a-t-elle expliqué au site allemand t-online. Vex Ashley n’emploie pas l’expression « porno éthique », parce que l’éthique sexuelle varie d’une personne à l’autre et que l’étiquette juge souvent l’allure d’un film plutôt que ses conditions de production.
Vex Ashley dit connaître des performeurs bien payés et bien traités par des studios grand public, et d’autres mal traités par des sociétés réputées éthiques et féministes.


