Rappeurs de Londres : 10 noms à découvrir après les stars
Dix artistes à découvrir après Central Cee et Stormzy, de Catford à Kilburn, avec le morceau par lequel entrer pour chacun.

Vous connaissez forcément le refrain de Sprinter, le tube de Central Cee et Dave. Le nom de celui qui l’a co-écrit, beaucoup moins : Jim Legxacy, un artiste de Catford qui sort ses propres disques chez XL Recordings. Les rappeurs de Londres ont cette particularité, les plus intéressants travaillent souvent juste derrière les noms que tout le monde cite. On en a retenu dix, du plus proche de ce que vous écoutez déjà au plus confidentiel, avec pour chacun le disque par lequel commencer.
1. Jim Legxacy
Catford · Par où commencer : black british music (2025)
Si vous ne retenez qu’un nom, retenez celui-là. Jim Legxacy a co-écrit et co-produit Sprinter, le titre de Central Cee et Dave devenu en 2023 le premier morceau de rap britannique à tenir dix semaines en tête des ventes.
Sous son propre nom, il fait tout autre chose, et à peu près tout à la fois. black british music tient en quinze titres et moins de trente-cinq minutes, la plupart autour de deux minutes, et passe de l’emo du Midwest américain aux afrobeats, de la grime au dembow, avec des détours par la Britpop et la ballade acoustique. Sa voix suit le mouvement, à moitié rappée, à moitié chantée, fragile une seconde et sûre d’elle la suivante.
Le disque parle de deuil, celui de sa sœur, et d’une nostalgie très précise, celle des années BlackBerry, LimeWire et Bluetooth. Sur father, il reprend « I Love My Father » de George Smallwood pour en faire une chanson sur les pères absents ; sur stick, c’est Skepta qu’il convoque. Et Lewisham, son borough, qu’il surnomme le « blue borough », traverse tout le reste. Il ouvre cette liste pour une raison simple : il a écrit le tube des autres et garde pour lui une musique qui ne ressemble à rien d’autre.
2. Knucks
South Kilburn · Par où commencer : ALPHA PLACE (2022)
Knucks est le plus récompensé de cette liste, et le plus jazz. Sur ALPHA PLACE, son premier album, produit en grande partie par lui-même avec le trompettiste Venna à la coproduction exécutive, il voulait un mélange de rap, de drill et de jazz : les basses glissantes de la drill y sont adoucies par des samples chauds, presque rétro. Lui parle d’un son « soul et jazzy », et le mot tient.
Le disque s’ouvre sur Alpha House, un piano et les bruits de son enfance à South Kilburn, des cris d’enfants, la circulation, les sirènes de police. Il se referme sur Three Musketeers, hommage à deux amis d’enfance. Entre les deux, Stormzy passe sur Die Hard et Hide & Seek s’inspire de la série The Wire. L’album a été sacré album de l’année aux MOBO Awards, à égalité avec Little Simz.
Sa grande référence s’appelle Nas, et chez lui le récit compte autant que le beat. Son deuxième album, A Fine African Man (2025), déplace le décor vers l’Afrique de l’Ouest, entre afrobeats et amapiano, avec Tiwa Savage et Phyno en invités.
3. Unknown T
Homerton · Par où commencer : Homerton B (2018)
Pour entendre la drill, le genre né dans le sud de Londres au début des années 2010 (basses lourdes, débit nerveux, ambiance dépouillée), Unknown T reste la porte la plus directe. Pour une raison précise : il l’a rendue dansante.
Homerton B, du nom de son quartier de Hackney, garde l’atmosphère sombre et les sub-basses écrasantes du genre, mais tout y est plus souple, presque taillé pour la fête. Il l’a écrit dans sa chambre, et la presse britannique s’est accordée à trouver son refrain imparable. Son débit, fait d’onomatopées et de syllabes qui rebondissent, a donné à la drill une rondeur qu’elle n’avait pas encore.
Mettre son quartier dans le titre n’a rien d’un hasard. À Londres, on se présente d’abord par son adresse. Pour une oreille française, c’est souvent le premier piège : ce qu’on prend pour de l’argot est en réalité un code postal, et Homerton n’est rien d’autre qu’un quartier.
4. Cristale
Brixton · Par où commencer : What It’s Like To Be Young (2022)
Cristale a grandi à Brixton, berceau de la drill, et refuse de s’y enfermer. Elle rappe vite, sur des flows qui sautillent, glisse du patois jamaïcain dans ses couplets et passe sans prévenir de la drill au dancehall ou à la jungle. « Je peux faire du dancehall, de la drill… je peux chanter », résumait-elle en 2024.
C’est d’ailleurs un morceau dancehall, Bong Bing, avec Laa Lee, qui l’a fait exploser sur TikTok. Son EP What It’s Like To Be Young, sept titres tous produits par ZEL et sans aucun invité, va dans l’autre sens, plus froid et plus sombre : Militant joue avec le danger, et 13 Going On 30, qui le referme, raconte l’adolescence de l’intérieur.
Ses références disent le reste : Lauryn Hill, et les disques de Buju Banton et Tony Matterhorn qui ont accompagné une enfance entre héritages guyanien et jamaïcain. Seule femme de cette liste, elle est aussi celle qui couvre le plus de terrain.
5. Jordy
Harlesden et Tottenham · Par où commencer : Wonderkid (2024)
Jordy est né à Harlesden, a grandi à Tottenham, puis sa famille est partie dans l’Essex. Trois décors qui n’ont rien en commun, et des disques où l’humour pince-sans-rire côtoie une vraie mélancolie.
Sa musique est sombre et dépouillée, souvent proche de la grime, produite en grande partie par ses cousins au sein de Flat 10, le label familial. Côté influences, il cite plus volontiers Cleo Sol ou Marnz Malone que les rappeurs de son âge, et ses productions minimalistes vont dans le même sens.
Wonderkid, produit par Maths Time Joy, pose des synthés inquiétants sur des percussions décalées. Le titre est emprunté au vocabulaire du football, et JME y signe un couplet sur la famille et la défiance envers l’institution. Ghetts l’avait déjà invité sur Spiritual Warfare : la génération grime l’a adopté sans attendre.
6. Proph
Thornton Heath · Par où commencer : Milano (2024)
Proph vient de Thornton Heath, dans le borough de Croydon, celui de Stormzy, et il a longtemps tout fait seul. Son premier EP, Lost In Translation (2023), entièrement autoproduit, puise dans le hip-hop des années 90 et 2000, la soul, le lovers rock et le reggae. Son modèle avoué : The Miseducation of Lauryn Hill. Un beat, dit-il, doit avoir « de la vie dedans ».
Ce disque lui vaut le soutien public de Stormzy, Wretch 32 et Ghetts, puis une place sur la scène BBC Radio 1Xtra du Reading Festival la même année. Passer de la chambre où l’on produit seul à un festival de cette taille en quelques mois reste rare, même à Londres.
Milano est la meilleure entrée, et une petite rupture : c’est le premier morceau qu’il confie à un autre producteur, J.LBS, passé par les disques de Kendrick Lamar et Schoolboy Q. Le beat rebondit, les flows changent en cours de route, et le titre dit assez où il regarde.
7. Glizz
Nord de Londres · Par où commencer : One Pop (2022)
Glizz décrit lui-même sa musique comme « sombre, rugueuse et, la plupart du temps, peu enviable ». Difficile de faire mieux. Chez lui, le récit passe avant tout, tranchant, au plus près de ce qu’il voit dans le nord de Londres, sans enrobage pour faire passer la pilule.
C’est l’exact opposé de son voisin AntsLive, plus joueur, avec qui il a pourtant enregistré Inconsistent en 2025, un échange de couplets sur tout ce qui les empêche d’avancer. One Pop et SAD (2023), ses deux percées, dépassent chacun 14 millions d’écoutes sur Spotify, sans grande campagne derrière : le bouche-à-oreille a fait le travail.
8. Bawo
Ouest de Londres · Par où commencer : It Means Hope Where I’m From (2024)
Bawo, rappeur de l’ouest de Londres d’origine itsekiri, une communauté du sud du Nigeria, fait ce que NME appelle du rap lo-fi pour tout le monde : des mélodies fugaces, des flows qui sentent la maison, un style un peu de travers et parfaitement assumé.
Il a appris à chanter dans les chorales d’église, et ses refrains mélangent les chants de la liturgie itsekiri et le R&B old school. Ses idoles d’enfance vont de 50 Cent à Michael Jackson, d’Akon à JME. Sur l’EP Legitimate Cause (2023), qui tourne autour de la débrouille, Mazzalean tient presque entièrement sur des claquements de doigts et quelques notes de guitare.
It Means Hope Where I’m From, dix titres sortis sur son propre label, Say Nothing Records, élargit la palette sans perdre ce ton de confidence. Il a fait ses armes en première partie de Knucks en 2022, et on le retrouve chez Deema sur UK SYNTH.
9. Deema
Lewisham · Par où commencer : DOG WITH A £ (2024)
Deema vient de Telegraph Hill, à Lewisham, et de The Square, le collectif de grime du quartier (le genre né dans l’est de Londres au début des années 2000, rapide et électronique), dont il a longtemps été le benjamin.
De la grime, il a gardé le débit et jeté le reste. Ses débuts la mêlaient aux beats new-yorkais des années 90 ; avec DOG WITH A £, il ralentit le tempo et va chercher des synthés et des kicks de techno qui martèlent. Sur UK SYNTH, avec Bawo, il chante. Sur BERRYGRAPE, il s’amuse.
Ses deux disques de chevet sont Boy in da Corner de Dizzee Rascal et AM des Arctic Monkeys, ce qui résume assez bien le grand écart. Un conseil si vous le croisez : ne l’appelez jamais « rappeur joyeux », même si l’humour traverse tout le disque.
10. Hilts
Lewisham · Par où commencer : Swings & Roundabouts (2023)
On termine par celui qu’on aurait le moins de chances de trouver seul. Hilts, lui aussi de Lewisham, est passé par The Square avant de partir étudier le jazz, et c’est là qu’il a appris à enregistrer. Il rappe, compose et produit, et son premier projet navigue entre grime, garage, R&B, soul et jazz sans jamais s’installer nulle part.
Le titre vient d’une expression anglaise qui veut que les gains et les pertes finissent par s’équilibrer, et l’équilibre est tout le sujet du disque, de No New Memories, qui l’ouvre, à Keep Moving, avec Ben B.C, qui le referme. Il dit avoir enfin trouvé un son « qui ressemble à sa voix ».
Il a enchaîné en 2026 avec A Night Not Alone, un EP de cinq titres. Suivre un artiste au moment où il se construit, c’est maintenant ou jamais.


