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Food & Drinks La Rédac de Snacky 11 min de lecture

Depuis quand rajoute-t-on des sulfites dans le vin ?

Ordonnance impériale de 1487, mèche hollandaise, Pasteur : l’histoire datée du soufre dans le vin.

Depuis quand rajoute-t-on des sulfites dans le vin ?

Le 4 octobre 1487, à Nuremberg, l’empereur Frédéric III fait porter à l’archevêque de Mayence une ordonnance sur le vin. Elle autorise le fût soufré, et c’est la première autorisation légale connue. Depuis quand rajoute-t-on des sulfites dans le vin ? Officiellement, depuis ce jour-là. Mais la date ouvre plus de questions qu’elle n’en ferme : ce qu’on faisait avant, pourquoi un empereur s’en mêle, et comment on est passé d’une mèche qu’on brûle dans un tonneau aux plafonds en milligrammes par litre fixés par Bruxelles. On remonte le fil.

À retenir

  • 1487 : première autorisation légale du soufre dans le vin, par une ordonnance de l’empereur Frédéric III délibérée à Rothenburg ob der Tauber.
  • Avant cette date, la pratique existe et peut être punie : un jugement de Cologne l’aurait sanctionnée en 1465.
  • Les Romains utilisaient le soufre autour du vin, jamais dedans d’après les textes connus.
  • En France, la mèche soufrée arrive par les négociants hollandais de Bordeaux et se généralise vers 1730-1740.
  • Pasteur explique en 1866 ce que le soufre tue ; le dosage précis suit à la fin du XIXe siècle.
  • En septembre 2026, l’Union européenne plafonne à 150 mg/L (rouges) et 200 mg/L (blancs et rosés) ; la mention « contient des sulfites » est obligatoire au-delà de 10 mg/L depuis 2005.

Depuis quand rajoute-t-on des sulfites dans le vin ? La réponse courte

On rajoute des sulfites dans le vin, de façon attestée par un texte, depuis 1487. Cette année-là, une ordonnance du Saint-Empire autorise les vignerons à loger le vin dans des fûts où l’on a brûlé du soufre. La pratique est sans doute plus ancienne, puisqu’un tribunal de Cologne l’aurait sanctionnée dès 1465. En France, elle se généralise au XVIIIe siècle et se dose au milligramme à partir du XXe.

Le vigneron de 1487 brûle une mèche dans un tonneau vide. Celui de 2026 verse une solution dosée au millilitre. Le geste a changé, la molécule non : un gaz qui protège le vin de l’oxydation et tue les micro-organismes dont on ne veut pas.

DateCe qui se passeD’après
1465À Cologne, un jugement sanctionne le vin soufré : la pratique est attestée avant d’être permiseArchives de procès citées par Vine to Wine Circle
1487Ordonnance sur le vin de Frédéric III, délibérée à Rothenburg : fût soufré permis, un seul soufrage par vinRegesta Imperii, RI XIII n° 470
1498À Fribourg, Maximilien Ier renouvelle et durcit le texte de 1487Reichstag de Fribourg, Ordnung und Satzung über die Weyne
Fin XVIIe, début XVIIIeLes négociants hollandais de Bordeaux répandent la mèche soufrée, l’« allumette hollandaise »Histoire, économie & société, 2007
1759Nicolas Bidet décrit la mèche soufrée glissée dans le tonneauTraité sur la nature et sur la culture de la vigne
1807Chaptal décrit le « vin muet », un moût soufré ajouté au vinL’art de faire le vin
1866Pasteur identifie la bactérie qui change le vin en vinaigreÉtudes sur le vin
1892Émile Viard note que le méchage ne se dose pasTraité général de la vigne
1930La France plafonne à 450 mg/L le SO2 des vins de liqueurDécret du 31 janvier 1930 (Légifrance)
2005Mention « contient des sulfites » obligatoire au-delà de 10 mg/L dans l’UEDirective 2003/89/CE
2009 et 2019150 mg/L pour les rouges, 200 mg/L pour les blancs et rosés dans l’UERèglements (CE) 606/2009 et (UE) 2019/934

Les Romains mettaient-ils du soufre dans leur vin ?

Les Romains connaissaient le soufre et l’utilisaient autour du vin, pas dedans. Aucun texte antique ne décrit un soufrage du moût ou du vin lui-même. La trace la plus solide concerne les tonneaux.

Caton l’Ancien, dans son De agri cultura (IIe siècle avant notre ère), donne la formule d’un lut pour boucher les fentes des futailles : une livre de cire, une livre de résine, une demi-livre de soufre. Pour conserver le vin, les Romains ajoutent résine, poix, moût réduit (le defrutum), parfois de l’eau de mer. Columelle et Pline l’Ancien tiennent cependant pour meilleurs les vins auxquels on n’a rien ajouté.

Ce que dit vraiment le texte de 1487

Le texte de 1487 est une ordonnance d’Empire. Le Reichstag de Nuremberg, réuni cette année-là, renvoie la question des additifs du vin à une journée impériale tenue à Rothenburg ob der Tauber les 30 septembre et 1er octobre, dont l’empereur Frédéric III transmet le résultat à l’archevêque Berthold de Mayence le 4 octobre. Le texte n’invente pas le soufrage. Il l’encadre.

Le motif est la fraude. Les Deutsche Reichstagsakten rangent d’ailleurs cette journée sous l’intitulé des ajouts au vin, et l’encyclopédie de Götzinger (1885) précise qu’on y travaille d’après l’avis des médecins. Des docteurs, pas des vignerons, écrivent donc la règle.

La règle, telle que la résume le régeste RI XIII n° 470 des Regesta Imperii : raisins pressés sans ajout, moût logé dans des fûts non traités, soutirage vers des fûts non traités. Une exception : des fûts soufrés peuvent servir à améliorer la conservation du vin, à condition que chaque vin ne soit traité ainsi qu’une seule fois. Une dose plafond accompagne la règle, environ un « Lot » de soufre, une quinzaine de grammes, pour 768 « Maß », autour de 860 litres. Ramené au litre, cela donnerait quelques dizaines de milligrammes de SO2. L’ordre de grandeur d’un vin nature aujourd’hui.

Vingt-deux ans plus tôt, en 1465, un tribunal de Cologne aurait jugé qu’un vin soufré pouvait empoisonner et méritait sanction, d’après des archives de procès rapportées par Vine to Wine Circle. L’Empire ne découvre pas le soufre en 1487 : il légalise à petite dose ce que des villes punissaient.

Au Reichstag de Fribourg-en-Brisgau, en 1498, Maximilien Ier promulgue l’Ordnung und Satzung über die Weyne, qui reprend et durcit le texte de 1487.

À retenir

1487 : un seul soufrage par vin, une dose plafond, un texte pensé contre la fraude et rédigé sur avis médical. Renforcé en 1498 par Maximilien Ier.

Comment la mèche soufrée s’est-elle imposée en France ?

En France, le soufrage se diffuse par le commerce, pas par la loi. Les négociants hollandais installés à Bordeaux, sur le quai des Chartrons, introduisent la mèche soufrée à la fin du XVIIe siècle ou au début du XVIIIe, et son usage se généralise dans le Bordelais vers 1730-1740. On l’appelle alors l’allumette hollandaise.

La raison est marchande. Les Hollandais achètent des blancs, souvent doux, pour l’export, et un vin qui refermente en cale est une cargaison perdue. Une mèche soufrée brûlée dans la barrique vide, avant remplissage, bloque les micro-organismes et arrête la fermentation.

Le geste est décrit noir sur blanc en 1759. Nicolas Bidet, dans son Traité sur la nature et sur la culture de la vigne, témoigne de l’usage de glisser dans le tonneau « un petit bout de mèche soufrée » d’un demi-pouce sur un pouce et demi. Un rectangle d’un centimètre sur quatre. La dose se mesure à l’œil.

Un demi-siècle plus tard, Jean-Antoine Chaptal, chimiste et ministre de Napoléon, décrit dans L’art de faire le vin (1807) une technique plus radicale : un tonneau rempli au quart de moût, des mèches brûlées dedans, un bouchon, et l’on secoue. Ce moût saturé ne peut plus fermenter. On l’appelle le vin muet, et on l’ajoute au vin fini, deux ou trois bouteilles par tonneau. Le principe du sulfitage moderne est là. L’instrument de mesure, non.

À retenir

L’allumette hollandaise arrive à Bordeaux par les négociants, se généralise vers 1730-1740, et Chaptal décrit le vin muet en 1807. Toujours sans dosage.

Pourquoi le soufre a-t-il fini par gagner ?

Le soufre s’est imposé parce qu’il est le seul remède qui ait marché contre ce que Chaptal appelait les maladies du vin, et parce que Louis Pasteur a expliqué en 1866 pourquoi il marchait. Avant lui, on soufre par habitude. Après lui, on sait ce qu’on tue.

Napoléon III, inquiet pour le commerce du vin, demande à Pasteur de s’y pencher. À l’automne 1863, il examine au microscope des vins du Jura élevés sous voile. Le voile des vins sains ne contient qu’un ferment, Mycoderma vini. Celui des vins qui tournent y mêle Mycoderma aceti. Dans Études sur le vin (1866), Pasteur conclut que les maladies du vin tiennent à des micro-organismes, et qu’en leur absence le vin vieillit sans s’altérer.

Pasteur ne recommande pas le soufre. Il propose de chauffer le vin entre 50 et 60 degrés, la future pasteurisation, que la profession juge trop brutale. Le soufre reste, avec un défaut que l’agronome Émile Viard formule en 1892 dans son Traité général de la vigne : le méchage ne permet pas de régler la quantité d’acide sulfureux qui entre dans le vin. On brûle, on espère. La réponse vient de l’industrie chimique : SO2 liquéfié, métabisulfite de potassium, comprimés effervescents. L’Institut français de la vigne et du vin (IFV) les liste toujours, avec une équivalence : un gramme de soufre brûlé, deux grammes de SO2. À partir de là, on dose. Et dès qu’on dose, la loi peut fixer un plafond.

À retenir

Pasteur nomme l’ennemi en 1866, Viard nomme le problème en 1892, l’industrie fournit le dosage.

Et aujourd’hui, combien de sulfites dans le vin ?

Depuis le 7 décembre 2019, le règlement délégué (UE) 2019/934 plafonne le SO2 total à 150 mg/L pour les vins rouges et 200 mg/L pour les blancs et rosés, pour les vins secs de moins de 5 g/L de sucre. Ces valeurs datent de 2009 et restent en vigueur. La mention « contient des sulfites » est obligatoire au-delà de 10 mg/L depuis le 25 novembre 2005. Entre la mèche de 1487 et ce plafond, un siècle de valeurs qui descendent.

CadrePlafond de SO2 totalTexte
Saint-Empire, 1487Environ 15 g de soufre pour 860 L, un seul soufrage (estimation Pfalz.de)Ordonnance de Frédéric III
France, 1930, vins de liqueur450 mg/L, dont 100 mg/L à l’état libreDécret du 31 janvier 1930
UE, depuis le 25 novembre 2005Étiquetage obligatoire au-delà de 10 mg/LDirective 2003/89/CE
UE, vins secs (moins de 5 g/L de sucre), depuis 2009150 mg/L rouges, 200 mg/L blancs et rosésRègl. (CE) 606/2009, repris par (UE) 2019/934
UE, vins à 5 g/L de sucre ou plus200 mg/L rouges, 250 mg/L blancs et rosésRègl. (UE) 2019/934
UE, liquoreux (Sauternes, Coteaux du Layon, Trockenbeerenauslese…)400 mg/LRègl. (UE) 2019/934
UE, mousseux185 mg/L (mousseux de qualité), 235 mg/L (autres)Règl. (UE) 2019/934
UE, vins bio secs (moins de 2 g/L de sucre)100 mg/L rouges, 150 mg/L blancs et rosésRègl. (UE) 2021/1165

Le règlement de 2019 le dit dans ses considérants : les plafonds pourraient être réexaminés à la baisse à la lumière des études en cours. En attendant, un vin étiqueté « sans sulfites ajoutés » en contient quand même, parce que les levures en produisent naturellement pendant la fermentation, à des doses variables selon les souches, comme le rappelle l’IFV. D’où la mention « contient des sulfites » sur des bouteilles où personne n’a rien versé.

À retenir

150 et 200 mg/L en Europe depuis 2009, 400 pour les liquoreux, 100 et 150 en bio. L’ordonnance de 1487 tenait, selon les estimations, en quelques dizaines de milligrammes.

Questions fréquentes sur l’histoire des sulfites et du vin

Quel est le problème avec les sulfites ?

Longtemps, le dosage, qu’on ne sait pas mesurer avant la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, la question est celle de l’allergène. La directive 2003/89/CE a imposé l’étiquetage parce que des personnes intolérantes aux sulfites peuvent réagir, jusqu’à la crise d’asthme.

Quel vin contient le plus de sulfites ?

Les liquoreux. Le règlement (UE) 2019/934 monte à 400 mg/L pour Sauternes, Barsac, Monbazillac, Coteaux du Layon ou les vendanges tardives d’Alsace, contre 150 mg/L pour un rouge sec. Le sucre résiduel réclame plus de SO2 pour empêcher une reprise de fermentation.

Quelle différence entre soufre et sulfite ?

Le soufre est l’élément, un solide jaune. Brûlé, il donne du dioxyde de soufre (SO2), un gaz ; dissous dans le vin, ce gaz forme des sulfites. La poudre de soufre pulvérisée sur la vigne contre l’oïdium ne finit pas dans la bouteille. Sur l’étiquette, sulfites, SO2, dioxyde de soufre et anhydride sulfureux désignent la même chose.